C'était un jour d'hiver ordinaire. Nous mangions au restaurant, mon fils et moi. A l'apéritif : "Voilà, ton garçon aime les garçons !"Ouf, enfin c'était dit. Je ne pensais pas que ça viendrait ce jour là, après une rupture amoureuse. Depuis des années je le savais, depuis des années nous en discutions au coin des tables de nos dîners de copains, copines : "tu crois ? Non ! Si, si ça crève les yeux, cette co-location c'est du bidon ; tous leurs copains sont homos ; mais pourquoi ne le dit-il pas ?"

J'ai ri, quel soulagement de ne plus s'interroger, de ne plus douter ! Mais je t'en ai voulu de ce manque de confiance. Nous t'avons voulu, mon fils, conçu, dansé de joie devant le G-Test positif ! Je t'ai porté, mis au monde, élevé ! Et tu as pu penser que pour cette petite phrase quelque chose changerait dans ma petite âme de mère ! ? Quelle folie !

Tu m'as dit aussi : "mais ne t'inquiètes pas, c'est pas de ta faute, c'est une pulsion incontrôlable." Je n'ai jamais pensé que ça pouvait être ma faute ! Je pense que chacun dispose de son capital vie et doit se débrouiller avec. Je pense que, quand on aime, (et Dieu sait que je t'aime) on prend les gens comme ils sont et on les accompagne. Cette homosexualité ne change absolument rien au garçon que tu es, à tes qualités et à tes défauts.

Maintenant on allait pouvoir vivre, enfin clairement, au grand jour. Plus question d'entendre : "et ton fils, il a une copine ?". Je l'ai dis à mes copains, à mes amis de toujours, ceux qui t'avaient vu grandir. Je dois avouer que ça n'a pas forcément été facile : la société est ce qu'elle est. Mais ils m'ont tous médusée, épatée : pas un n'a mal réagi ! "Ah bon !". L'attitude de personne n'a changé, on me demande toujours régulièrement de tes nouvelles. Et moi je peux maintenant répondre calmement, donner aussi des nouvelles de mon gendre qui fait partie de ma vie au même titre que toi puisque tu l'aimes.

Bien sûr il y a cet aspect gênant du petit-fils que je ne bercerais pas… L'adopter un jour ? Toi et tes amis vous avez tant de tendresse à donner ; que faut-il de plus pour rendre un enfant heureux ? La marginalité ? Connerie ! J'ai rencontré tant de non marginaux qui ennuyaient à mort leurs enfants.

Après il y a cette peur qui me prend parfois du rejet de la société. Peur que le soir au coin d'une rue tu tombes sur cet esprit étroit qui aurait besoin de "casser du PD." Peur du propriétaire hargneux, du patron hargneux… Je m'en console en me disant que tous nous avons été en butte à la bêtise humaine ; et je t'espère solide.

On m'a demandé de témoigner de mon expérience de mère d'homosexuel. Je ne suis pas sûre que ce soit très différent d'une expérience de mère tout court : j'aime mon fils, je m'inquiète quelquefois pour lui, il me manque, je suis heureuse de ces bonheurs, malheureuse de ses malheurs, je reçois avec plaisir ses ami(e)s. Quand je repense en arrière, ma mère ne vivait pas différemment sa relation avec moi.

Astrid.

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